Voici ici reproduite,sans fioritures ni enjolivements, la correspondance qu'adressa le célèbre explorateur ethnologue aventurier Rodéric Allier(1956- ?) à sa famille lors d'un périple qu'il effectua en terre africaine au printemps 1982
On reconnaîtra dans ces écrits le sens de l'observation, la finesse de l'analyse et la perspicacité de l'illustre humaniste, et, si le style s'avère parfois sans détours, il reflète ainsi toute la spontanéité de l'approche du monde de l'auteur.
Nota : en 1982, 1 DA (Dinard algérien) # 1 FF 1 CFA = 2 centimes français
Ksar El Boukhari Hauts Plateaux à 200 Km au sud d' Alger (K.E.B.),
Le 29.12.81
![]() | Après Setif, je me suis rendu à Alger chez un coopérant. Les coopérants d'Alger ont vraiment une vie différente de K.E.B. Ils vivent indépendant les uns des autres, même dans un même appartement. De là, je me suis rendu à K.E.B. car je n'avais pas encore vu tous mes amis. Je compte passer le réveillon du ler de l'an à Alger. Depuis mon dernier coup de téléphone, Bernard et Cécile sont arrivés. Leur bateau est arrivé A Alger avec 7 heures d'avance (!), mais je n'avais pas été les chercher. Je les attendais à Sétif. De là, nous sommes partis en bus pour 'faire' ce que les coopérants appellent la petite boucle : Sétif, Biskra, les Aurès, El-Oued, Tougourt, Biskra. |
Nous nous déplaçons en bus. La SNTV est la société nationale des transports de voyageurs. C'est très bien organisé et peu cher (10 centimes/km>. Ils desservent toutes les directions. Les bus sont des Mercédès très confortables, et tout le monde est assis. Le seul problème, c'est que les noms de destinations sont en arabe, ce qui n'est pas toujours évident. J'essaie d'apprendre l'alphabet, mais il est très compliqué.
| Nous sommes donc allés de Sétif à Biskra (d'où provient la majorité des dattes algériennes). Ville à la fois du Sud et du Nord. Très sale. Eau saumâtre. Je connaissais un hôtel-hammam où nous avons couché pour 10 DA. Le lendemain de très bonne heure départ en car pour Ghoufi (dans les Aurès) d'où on domine la vallée de l'oued El Abiod. | ![]() |
![]() | On ne s'est pas arrêtés à El-Oued, car soit, on y passait la nuit, soit on partait 1/4 d'heure après notre arrivée. Nous repartons donc pour Tougourt. La traversée El-Oued Tougourt est vraiment très belle. De Tougourt, nous faisons du top pour aller à Temacine (10 km), une ville presque abandonnée mais qui est une très ancienne zaouïa (confédération religieuse) avec un très beau minaret de terre sèche. De Tougourt nous reprenons le bus pour Biskra (3e nuit). |
Le lendemain, nous devions prendre le bus d'Alger pour aller à Ksar, mais le bus est passé à Biskra 20 mn avant(!) l'heure prévue, ce qui fait qu'on l'a raté. Nous sommes donc partis en stop. Une voiture nous a emmenés à Djelfa à 300 km de là. A Djelfa, nous avions un ancien élève chez qui nous avons couché. A. nous a reçus somptueusement. Ses sœurs font vraiment bien la cuisine. Mais j'ai eu un peu de mal à digérer une glace aux œufs. Les sœurs d' A. travaillent toutes et s'intéressaient beaucoup à tout ce qui est français, mais en vivant à Djelfa leurs vies sont remplies d'attente. Ca laisse un petit goût d'amertume. Elles ne sont pas très pratiquantes, alors que leurs frères sont frères musulmans. Malgré tout, la famille a l'air de bien s'entendre. Ils habitent une très grande et très belle maison. Leur père, qui est maintenant mort, était militaire (vraisemblablement gradé) dans l'armée de Libération. Maintenant, je suis à K.E.B. pour 2 jours en attendant Margot qui arrive le 14. 01.82 d' Allemagne.( Margot est une amie allemande rencontrée à Londre). Nous sommes maintenant au complet, Margot est arrivée à la date prévue, mais pourtant nous ne sommes pas encore parties dans le Sud. Car Margot a un visa de 30 jours, ce qui n'est pas suffisant et nous devons aller à Alger pour le faire prolonger.
Nous discutons souvent avec Cécile de différents problèmes. Par exemple du problème du voile. Je pense que ce n'est pas si important que ça. Cécile croit que c'est la partie cachée de l'iceberg. C'est peut-être vrai, mais je pense aussi que quand on compare la société occidentale et la société musulmane, on a tendance à dire que les aspects positifs de la société occidentale devraient apparaître ici (libération de la femme en particulier). Mais peut-on prendre les aspects positifs de la société occidentale sans en prendre les inconvénients ?. Par exemple peut-on libérer les femmes sans détruire la famille classique ? Dans les sociétés musulmanes par exemple, les vieux ne sont pas abandonnés et la solitude n'est pas connue.
Dellys le 16. 01. 82
| Maintenant nous sommes à Dellys, petite ville, au bord de la mer en Kabylie. Par la fenêtre je vois la mer qui est toute bleue avec des gros rouleaux. Hier nous sommes allés nous baigner. La mer n'était pas froide, mais on ne pouvait vraiment pas s'éloigner tellement la mer était grosse. | ![]() |
Nous sommes logés chez deux amis, Joël et Béatrice. Ils sont très accueillants. Ils habitent un F3 un peu à l'écart de la ville. Leur appartement est toujours bien rangé et Béa a toujours de très bonnes idées de décoration. Là, ils reviennent de Timinoun et ont rapporté plein de morceaux de bois silicifié (le sable en venant heurter le bois le remplace petit à petit, mais les cailloux ainsi obtenus ont toujours l'aspect du bois, mais pas son poids).
Demain, nous allons à Alger pour essayer de prolonger le visa de Margot car le sien n'est valable que jusqu'au 4 février. Après, nous partons pour Adrar à proximité du grand Erg Occidental. J'ai un peu de la peine à abandonner le Nord, car le climat est si doux cette année. je lis des horreurs sur les neiges et pluies en Europe. J'espère que vous êtes épargnés.
Adrar, le 22.01.82
Ca y est, après quelques hésitations, nous avons quitté le Nord verdoyant pour le Sud Jaune et pelé. Ca n'a pas été sans mal : en revenant de Dellys, notre bus a eu un accident : un taxi était mal garé sur le bord de la route. Notre bus a été obligé de freiner. Le bus de derrière n'a pas eu les réflexes assez rapides et il a percuté le nôtre. Cécile et moi qui étions à l'arrière nous nous sommes ramassé le pare-brise arrière sur la tête. Nous étions pleins de morceaux de verre. Je saignais abondament, mais il ne s'agissait que d'une égratignure à la tête. (Les plaies à la tête saignent parait-il souvent beaucoup. Le bus fautif (celui de derrière) étant un bus militaire, il fallait attendre la venue de la police militaire, nous sommes donc partis en stop. Cécile et moi avons été pris par un français qui travaillait dans une société franco-algérienne. Cette société construit une centrale à gaz qui produira autant d'électricité que la moitié de la consommation algérienne actuelle. Cette centrale sera située à Cap Djinet, à 20 km de Tizi-Ouzou. Le liquide de refroidissement sera de l'eau de mer. Il avait une Lada 4x4 et ils nous ont emmenés directement à Alger.
L'accident avait eu lieu à Reghaïa où se trouvent les usines de construction de camions Sonacom-Berliet. À Alger, nous sommes allés au service des étrangers pour le visa de Margot. Mais on nous a répondu qu'on pourrait le faire prolonger à Tamanraset si le besoin s'en faisait sentir. Le bus de Ghardaïa étant à 19 h 30 nous avons visité un peu Alger, mais dans l'après-midi, comme il pleuvait, nous nous sommes réfugiés dans un café de la Kasbah. Le bus était plein mais sur les longues distances il y a un système de réservation, ce qui fait que l'on est sûr d'avoir des places assises.
Nous avions décidé de nous arrêter à Berriane, ville habité par des mozabites comme Ghardaïa , à 50 km de Ghardaïa. Nous avons choisi Berriane car il y a dans cette ville aucun touriste et que la palmeraie est tout près de la ville. On est arrivés à Berriane à 3 h du matin. Il faisait très froid et il venait de pleuvoir. Sans lampe de poche, il a été un peu dur de trouver un endroit pour se coucher, mais on a fini par en trouver un. Le lendemain, on s'est aperçus qu'on était tout près d'une décharge. Les gens qui passaient dans l'oasis pour se rendre à leur lopin de terre nous reGhardaient avec des yeux ronds, mais bienveillants. Un vieux nous a apporté des dattes et de l'eau. Les dattes étaient bien meilleures que celles de Biskra, qui cette année sont véreuses. L'eau était pour nous laver (les ablutions qui ont lieu avant chaque prière sont très importantes dans l' Islam). Ce même vieux nous a invités à prendre un thé-petit déjeuner. Ce vieux était très sympa, mais on avait du mal à comprendre ce qu'il disait car il avait un problème à la langue. Son fils partait le lendemain à Ksar-El-Boghari faire son service militaire. Il n'avait pas l'air triste de quitter son oasis pour 2 ans. Peut-être voyait-il dans ce service l'occasion de voir autre chose. Après le petit déjeuner, nous avons été invités à rester pour le déjeuner. Avant cela, nous avons été faire un tour dans la palmeraie. Le déjeuner était un délicieux couscous. Après déjeuner, nous voulions prendre le bus de 3 h pour Ghardaïa. Nous avons donc été à l'arrêt, mais nous l'avons raté car ce bus ne passait pas où on l'attendait. On a donc fait du stop et nous avons été pris par un WW-combi (tous les quatre). Le conducteur était l'intendant d'un lycée de Ghardaïa. Il nous a proposé de dormir dans un appartement de fonction du lycée. Nous avons accepté. Cet appartement était vraiment bien cossu. Il s'agissait d'une petite maison indépendante avec une cour-jardin et terrasse sur le toit.
![]() | Nous avons passé toute la journée du lendemain à visiter Ghardaïa. Cécile a acheté une couverture car elle a froid dans son duvet, et le soir nous sommes allés au cinéma voir 'Adèle H". Beau film . Il y avait pas mal de spectateurs, ce qui est surprenant car pour un public non parfaitement francophone, ça doit être un peu dur à comprendre. |
Le bus de Timimoun partait à 7 h du matin. Il est parti, comme le font beaucoup de bus en Algérie, un peu en avance. Mais nous avons perdu beaucoup de temps, car la route principale était barrée par un accident. La darak (gendarmerie) avait donc dévié toute la circulation sur l'ancienne route. Mais pour sortir de Ghardaïa qui est dans une vallée, il faut toujours monter des tournants assez serrés et l'ancienne route étant très étroite, il y eut un énorme bouchon (1 h d'attente). Le bus est arrivés à 3 h 30 à Timimoun après un arrêt dans une buvette sur la route et un autre à El-Goléa (déjeuner).
Philippe, coopérant à Adrar, avec qui nous avions rendez-vous, n'était pas au rendez-vous que nous lui avions fixé à Timimoun. Philippe est un ancien VSNA de Baghori qui a demandé sa mutation A Adrar. Nous avons déposé les sacs au syndicat d'initiative et avons traîné dans l'espoir de trouver soit Philippe, soit quelqu'un qui puisse nous emmener dans la Sebkra de Timmimoun. La sebkra de Timminoun est un ancien lac asséché depuis longtemps. De nombreuses oasis et ksour (village fortifiés) se trouve dans cette étendue platte. Le tour de la Sebkra de Timimoun fait 60 km, ce qui fait un peu trop pour le faire à pied.
| Vers la fin de la soirée, nous rendant dans une gargotte pour dîner, nous voyons une 504 immatriculée dans le dépt 04 Alpes de Haure Provence (là où habite la grand-mère de Philippe).Nous demandons à un timmimounien à qui appartient cette voiture. Il nous dit qu'elle appartient à un coopérant d'Adrar. Il nous le décrit. Pas de doute, ça doit être Philippe. Celui-ci est arrivé 10 mn après. | ![]() |
Il nous a emenés chez un de ses copains qui est coopérant à Timimoun. Ce coopérant habite une maison en toub (terre battue) dans la palmeraie. C'est vraiment bien. De sa terrasse Il aperçoit la palmeraie et devant chez lui il y a un jardin avec des petits carrés de cultures. Il partage cette maison avec un collègue algérien, et il loue cette maison 600 DH/mois. Ils ont l'électricité, mais l'eau est dans le Jardin. Seul problème, les w-c sont un trou qui empeste toute l'entrée de la maison. Cette maison a deux étages, avec un système de terrasses et de cours intérieures. Les toits sont faits en 'troncs' de palmiers coupés en deux. On utilise aussi des rails de chemin de fer, ce qui permet, dans les maisons modernes, de faire des pièces plus grandes, car la partie utile d'un tronc de palmier est vraiment étroite.
Le lendemain, Philippe nous emmène dans la Sebkra. Les oasis sont alimentées par des systèmes des fogaras. Toute l'alimentation se fait par gravité. Les vieux ksars évoquent la puissance passée de ces villes qui vivaient de l'agriculture et du commerce entre les mines d'or du Soudan et les mines de sel de l'occident. Ces ksars sont tout délabrés (pb des maisons en toub). Le paysage est grandiose surtout quand on est sur le plateau qui domine la Sebkra. La piste est très mauvaise, mais Philippe se débrouille très bien. Il est descendu au Niger cet été avec sa 504.
Le soir, retour A Adrar, Adrar est une ville assez moche (préfecture en pleine expansion). Sa maison est bien (terrasse, cour, etc.), mais il n'y a aucune fenêtre à cause de la chaleur chaleur en été. En cette saison où les nuits sont fraîches et les journées douces, rend la maison sombre. Chez lui tout est recouvert de sable). Il n'a de l'eau que le soir.
Adrar Le 29. 01. 82
Je pars demain pour koulef. Notre séjour à Adrar s'est très bien passé, et je me suis habitué à la maison de Philippe. Philipe vraiment très accueillant. Nous avons été dans des villages auxquels on accède uniquement par piste, et cela change vraiment des villages où le goudron passe. Par exemple, ce week-end nous avons été à Tiberghamine où nous avons logé chez un Belge (35 ans), assistant médical marié à une Hollandaise d'origine indonésienne et ayant adopté 2 Indiennes + ayant 1 enfant. Ils sont en Algérie depuis 15 ans, ce qui fait qu'ils connaissent plein de choses sur ce pays, en particulier dans le domaine médical. Ils sont dans ce village depuis 2 mois. Le village est à 60 km du goudron (environ 3 heures). La piste est mal balisée et on peut se perdre. Le village n'a pas l'électricité (très prochainement). Heureusement, la mairie a un groupe qui fonctionne de 6 à Il h. Avant de couper, ils avertissent 1/2 heure avant en éteignant trois fois la lumière. On a visité la palmeraie qui est très bien entretenue, et quelqu'un nous a invités pour le couscous.
Aïn Salah le 31. 01. 82
Je vous écris d'un hammam A Aïn Salah. En Algérie, les hammams sont transformés en hotel la nuit. Demain nous prenons à 4 h du matin le bus de Tamanrasset. L'inconvénient avec les bus est qu'il faut toujours se lever de bonne heure,
Nous sommes donc partis d'Adrar. Le bus est un bus tout terrain, car de Reggane à Aïn Salah il y a 290 km de piste. Les bus sont des Mercédès (orange, comme tous les bus de la SNTV). Ils ressemblent à des camions dont l'arrière serait aménagé pour les passagers (il y a 32 places).
La piste d'Aoulef est vraiment très belle. Elle est assez facile au début, mais à la fin, du côté d'Aïn-Salah, elle est très sablonneuse. Aoulef est une des dernières grandes villes sahariennes (3000 habitants) où le goudron ne passe pas. Elle est habitée par des Arabes, ou des populations arabisées. En effet, je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de "noirs" d' origines Arabes. Aoulef est une ville palmeraie, mais palmeraie et maisons sont séparées. Heureusement, il y a beaucoup de tamaris, ce qui donne une belle ombre, et le vert des tamaris et le jaune ocre des murs en toub font un bel effet. Malheureusement, les Algériens préfèrent le béton à la toub. Le toub, à mon avis , protége mieux du chaud, et dans cette région où il n'a pas plu depuis 30 ans, est assez solide. Les maisons sont construites dans le style dit "soudanais".
Ici, il ne pleut presque jamais et on se demande donc d'où vient l'eau qui coule en abondance dans les palmeraies. Les nappes peu profondes sont souvent des nappes fossiles, et la nappe albienne (-1000 m).Le système de distribution de l'eau a un inconvénient : beaucoup d'eau se perd par infiltration. On parle donc de bétonner les seggias, ces petites rigoles qui répartissent l' eau de jardin à jardin.
Les palmeraies sont très humides, donc il y a des risques de paludisme. Pour empêcher les moustiques de se développer, on a mis des poissons qui mangent les larves, et on pulvérise les murs d'insecticide à action rémanente.
Mais revenons à Aoulef. Nous y arrivons vers 23 heures et il nous faut un logement. J'avais lu que la mairie (Assemblée Populaire Communale) avait des chambres. On va donc à la mairie, qui nous donne les clés de deux chambres dans un hôtel de la commune. Le tout gratis (avec draps).
Le soir, nous mangeons dans le seul café de la ville qui a accepté de nous donner à manger. Quelqu'un nous aborde et paie nos repas, et nous invite chez lui. Où nous redînons encore une. Notre hôte est employé dans l'hydraulique, et fait des forages pour trouver de l'eau pour faire des routes. Ils habitent à au moins dix personnes dans un F3, alors qu'à côté plein de logements sont vides.
Dans ces villes du Sud loin du goudron : ou bien le goudron arrive, ou bien les villes disparaissent. Voilà, demain je me lève à 3 h 45 pour partir à Tamanrasset. Je vous embrasse.
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