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| Edition | L' Auteur | | Beyrouth |

PETIT JOURNAL DE VOYAGE A BEYROUTH
(DU 29/10/99 AU 7/11/99)

Venue au Salon " Lire en Français et en Musique "
Par Astrid Gateau

Beyrouth

Vivre chez les G. :

C'est comment ? L'amitié, la chaleur et la tolérance, un mélange d'autonomie, de prévenance, et de convivialité. A la salle à manger, bien en vue, il y a 3 gravures de Montbrison. L'appartement est grand -j'ai pour moi toute seule une chambre et une salle de bains- situé dans un immeuble des années 70, à Badaro ; c'est un quartier résidentiel, à deux pas du Musée National, qui vient de ré-ouvrir ses portes. Mes premières heures à Beyrouth sont lentes : je cherche mes marques, peu pressée de sortir, me méfiant du soleil après un traitement de chimiothérapie tout récent. Mais j'ai maintenant un jeu de clés, et encouragée avec la plus grande délicatesse par Laurence et Pierre-Louis, ma première promenade sera pour le Musée National, le Salon étant repoussé vers l'après-midi. J'appelle ça une promenade SAS, une petite introduction au monde extérieur avant d'attaquer le Salon.

Saïda
La vie des G. à Beyrouth est rythmée par mille choses : dès le matin, les vendeurs ambulants qui passent dans le quartier " LA BADADA, LA BADADA " (c'est le vendeur de pommes de terre, mais il y a aussi le vendeur de café, le vendeur de charbon etc.), les avatars de la tortue COOL, l'Orient le Jour au quotidien, le Labné au petit déjeuner, juste à côté du Weetabix, des dattes énormes et des pistaches fraîches, et surtout les invitations des petits amis français ou libanais qui se succèdent à la maison, où dans les quartiers (régions) environnants ; Mathias n'a pas son pareil pour se faufiler entre les voitures en marche pour aller chercher l'Orient le Jour.

Laurence et Pierre-Louis pratiquent un sens de l'hospitalité éduqué où le récit et la discrétion tiennent une grande place. Nous nous racontons nos anecdotes, le soir, autour d'un café blanc (parfumé de fleur d'oranger) sur la terrasse. Le plateau de fromages est toujours fourni ; Laurence cuisine à l'orientale, aidée par Samira qui lui prépare soit un tabboulé, soit des galettes tartinées de thym et d'huile d'olive. (les " manouchés " ?) Pour Halloween, Mathias prépare une citrouille Jack'o Lantern, qui protègera toute la famille cette semaine-là en nous regardant vivre, campé sur la table du balcon. Les enfants sont à la fois accueillants, frondeurs et tendres. Alexis est le premier levé, ce qui lui permet de petit-déjeuner avec Pierre-Louis. Je suis friande chaque jour des câlins de Lucile, nous écrivons ensemble des petits poèmes franco-arabes " Asfour de velours, Ananas et contrebasse, Irr et délire, etc. "

Beyrouth

PALABRES ET AVENTURES :Lundi 1er Novembre 1999

"Le Salon " Lire en Français et en Musique " me plaît beaucoup ; il jouit d'un grand espace et d'une acoustique fabuleuse. Les exposants sont de bonne qualité, leurs stands chaleureux, distingués, sans être ostentatoires. J'ai tout de suite " craqué " pour le stand de " Dar An Nahar " qui est ma seconde maison à Beyrouth et mon refuge au Salon; là-bas, je rencontre régulièrement Hind FAUCON, avec qui je partage beaucoup de tendresse et Nadim, étudiant en sciences politiques et nous échangeons à l'infini sur Beyrouth, la vie au Liban et ses deux mentalités, l'occidentale et l'orientale. Nos discussions sont enflammées, fraternelles, franches, humoristiques, humaines en un mot, de véritables échanges, où la censure n'a aucune part."
- Je dis : Beyrouth est construite n'importe comment, Aïe ! Commentaires serrés.
- Je dis : Beyrouth c'est une valse à trois temps : la maison traditionnelle, l'immeuble hyper cossu et l'immeuble détruit par la guerre qui reste encore là, debout. J'apprends que la valse est plus complexe : en effet, et la ceinture de bidonvilles à la sortie sud de la ville ? et les immeubles moyens qui foisonnent dans tous les quartiers ?
- Je suis : épatée par SOLIDERE : j'apprends que ce chantier archéologique et immobilier a provoqué le délogement de plein de familles. Alors nous parlons de l'association Renaissance du Vieux Lyon, dont le premier slogan a été " Les hommes avant les pierres ", qui a réussi à sauvegarder un quartier ancien (XVIe siècle) en gardant les habitants dans leur quartier d'origine ; les restaurations de 30 immeubles environ ont été gérées par des sociétés de HLM. Petit à petit, Beyrouth l'hétéroclite prend grâce à mes yeux, avec sa corniche, ses collines, ses flots de voitures bariolées, sonores, et mille fois réparées.
- Je dis : Les arbres à Beyrouth me fascinent, témoins de cette vie terrible, de cette éternelle renaissance ; Eucalyptus géants, très anciens entre deux buildings, jacarandas, acacias, micocouliers, palmiers, bananiers. Proches des bâtisses anciennes, depuis des années, ils se dressent témoins de la mort à Beyrouth, de la vie à Beyrouth.
-Nous parlons des parcs publics pour les enfants : pourquoi voit-on si peu d 'enfants dans les rues de Beyrouth ? Les chaussées encore inégales, l'absence de trottoirs, les parcs minuscules, sont autant de raisons pour ne pas les voir dans les rues. On a encore trouvé des mines récemment dans certains lieux, proches d'écoles.

AUX ENFANTS DE BEYROUTH
" Tout autour de la ville,
Nous redessinerons les petits squares, les parcs l'emplacement des arbres
Réapprendre aux enfants l'heure de la promenade
Sera notre promesse .

Du souk alambiqué et sa fièvre estivale
Au bas de la corniche, au seuil même du Rocher
Nous créerons des jeux, paris sur l'avenir
Réapprendre aux enfants l'heure de la promenade
Sera notre promesse. "

Astrid

J'évoque le Musée National que j'ai beaucoup apprécié, pour la qualité des éléments exposés, un miroir égyptien, des bijoux, les sarcophages très nus anthropoïdes, celui du roi de Byblos, Ahiram, les trônes d'Astarté, côte à côte, l'enfant d'Echmoun avec sa caille dans la main, etc. ; la lumière et l 'espace y sont remarquables.

Etablis en arabe, français et anglais, les cartels me paraissent peu précis ; j'apprends alors que le Musée a ré-ouvert depuis peu et que plusieurs civilisations (mamelouk et ottomane) n'y sont pas représentées, donc encore du travail en perspective.. J'invite Nadim à venir visiter Lyon durant 3 mn 30 ; c'est le temps de la cassette vidéo de Ville de Lyon, sur notre stand.
Liban
Avec sa " brillance " coutumière, il formule quelques critiques utiles : - où sont les voitures, si significatives dans une ville ? (Astrid, enfin, peux-tu imaginer une seconde Beyrouth sans son flot de voitures ?) - la verdure est artificielle : on voit sur cette cassette les arbres du parc de la Tête d'Or, tout à fait organisés et canalisés ; c'est vrai, il y a à Lyon des arbres plus libres, moins apprivoisés que cela, sur nos collines de Fourvière et de la Croix-Rousse. - et la vie de l'université : on ne la perçoit pas ? - on aimerait prendre le temps de se promener le long des fleuves. A Lyon, deux fleuves se rencontrent, ou plutôt un fleuve le Rhône et une rivière la Saône. On les représente souvent dans notre statuaire : le Rhône est un homme et la Saône, une femme. Nos fleuves sont très visibles, leurs rives agréables et propices à la promenade.

Sur le stand des Editeurs Lyonnais, je rencontre un jeune et beau poète HAMSI, qui a reçu le 1er prix de poésie de la ville de Paris dernièrement. Je rencontre également Mouna Bassili SEHNAOUI, dont j'admire beaucoup les illustrations, Rabi ACHKAR, avec qui nous parlons des magnaneries de son enfance près de Beyrouth (le fil de soie est un lien très solide entre le Liban et Lyon) et dont les enfants vont à la même école que les enfants G.. Je passe et repasse la cassette de la Ville de Lyon, invitant mes visiteurs à une visite commentée. De nombreuses personnes passent sur le stand qui ont vécu à Lyon, et qui éprouvent encore émotion et nostalgie pour cette ville à la fois sombre et attachante, ses deux fleuves et ses deux collines. C'est le cas de Monsieur Nadeem SHWAYRI, Fondateur d'AL KAFAAT, dont je fais la connaissance sur le stand, et connaissant ses actions sociales et pédagogiques depuis 1957, je suis impressionnée par ce grand homme, au contact direct. Il est accompagné de sa fille Meriem et de son fils Raïf ; en parlant avec Meriem, je m'aperçois que nous avons étudié dans le même lycée à Lyon (Lycée Edouard Herriot) et à la même période ! Le livre 1869, réalisé par SCHEIBLI Editions, et son panorama de 4,30 m rencontre beaucoup de succès. Et je parle de Lyon, et nous parlons de Lyon.

Une visite sur un autre stand, celui de FANTASMAGORIES, de la Mission Laïque Française de Beyrouth (le Grand Lycée Franco-Libanais) ; l'équipe de FANTASMAGORIES a créé, à partir d'un atelier d'écriture et des nouvelles écrites par chacun des élèves dans une classe de 4ème (sur le thème de la peur) un CD ROM ; son fonctionnement est simple : sur la photo de classe affichée à l'écran, on choisit un élève, accédant ainsi au texte que cet élève a rédigé, ainsi qu'à son portrait dressé par un de ses camarades de classe. Voici une expérience véritablement francophone ; en effet comment mieux défendre cette langue qu'en l'écrivant, la mesurant, la corrigeant soi-même, et la faire lire. - Je transmet à Nagi et Marie-Jo les coordonnées d'un atelier d'écriture que je fréquente l'Atelier ALEPH à Lyon, - Je leur présente aussi le projet pédagogique élaboré avec un groupe de travail par l'association Renaissance du Vieux Lyon sur le thème du Site Historique de Lyon, inscrit au Patrimoine Mondial par l'UNESCO, - " Drôle d'enquête dans le Vieux-Lyon ", édité chez PETITE PLANETE, et conçu par Nathalie VARICHON leur plaît énormément.

Nagi GHORRA me prête pour lecture une excellente petite nouvelle " Tu vas me hanter ! "

près un bon après-midi passé à "Lire en Français et en Musique" et un cocktail rassemblant sur notre stand les quelques politiques de Lyon et de Beyrouth concernés par l'événement, (avec, principalement, Monsieur Christian PHILIP, 1er Adjoint au Maire de Lyon, Christophe MEUNIER, Attaché aux Affaires Internationales, Monsieur Guy MALHER, Président de la Chambre de Commerce de Lyon et son épouse) Madame MALHER est très sympathique, directe, nous discutons en aparté, parlant de Lyon et du Musée des Tissus ; puis je rejoins mon taxi, conduit par Monsieur HASARD, qui est l'homme sage et simple en qui j'ai déjà toute confiance.

Beyrouth

VISITONS BEYROUTH, CHER MONSIEUR HASARD ! La journée bien remplie m'encourage à visiter Beyrouth, car je sais aussi que le temps sera court. Monsieur HASARD me conduit tout d'abord vers le chantier archéologique et immobilier de SOLIDERE, puis vers les grands hôtels, et ensuite c'est HAMRA, quartier très vivant et commerçant de Beyrouth, même s'il ne remplace pas totalement, dans le cour des habitants, l'ancien souk aujourd'hui disparu.

 Beyrouth
Chemin faisant, Monsieur HASARD me mentionne les différentes journaux qui ont leur siège dans le quartier. AN NAHAR, AS-SAFIR,. Je pense à mes amis du Salon, Hind FAUCON et Nadim, ainsi qu'à Abbas BEYDOUN, responsable des pages culturelles du journal AS-SAFIR, écrit en langue arabe, que je souhaitais rencontrer depuis Lyon déjà. Monsieur HASARD m'encourage à vérifier si Abbas BEYDOUN est là, et, malgré une certaine fatigue, j'accepte son idée ; en effet, jusqu'à présent, trois hasards curieux me conduisent vers cet homme.

Il y a tout d'abord la Compagnie de Danse Hallet Eghayan, le festival de poésie de Lodève et puis encore un article paru dans le livre " Liban, figures contemporaines ", éditions I M A (Institut du Monde Arabe) Abbas BEYDOUN, journaliste et chroniqueur, est poète et c'est surtout à ce titre que je souhaite le rencontrer. En dehors de cela, je ne connais pas encore la tendance de AS-SAFIR, si ce n'est la langue pratiquée par le journal, qui est l'arabe.

UNE HISTOIRE DE JUS DE FRUITS Il est 20 h 30 : Lorsque Monsieur HASARD interroge le poste de garde, situé en bas du journal, il apprend que notre poète ne sera pas là avant une demie-heure. Il remonte dans la voiture et nous décidons d'aller boire un jus de fruit pour tromper l'attente. Monsieur HASARD m'emmène dans une petite échoppe " Hamra Juice " toute rutilante de fruits éclatants : agrumes de toutes sortes, avocats et le fruit du Liban " Achtah ! " ce qui veut dire pomme de pin, légèrement plus acidulée qu'une poire. Dans la boutique, la conversation se fait en anglais, en français et en arabe ; l'ambiance et les cocktails de fruit y sont excellents.Après avoir annoncé avec grandiloquence que Monsieur HASARD est mon invité " Mister HASARD is my guest ! ", je passe à la caisse ... pour réaliser bientôt que je n'ai pas assez d'argent dans mon sac. Je ris nerveusement, partant dans des explications inutiles ; tous me regardent en souriant et Monsieur HASARD règle déjà l'addition à ma place. "

UN JUS DE FRUITS, UN YAOURT, UNE TASSE DE THE. ET LA POESIE ! De retour dans la voiture, démoralisée par l'incident des jus de fruits, je proteste de fatigue.
" I want to go home ! " (je veux rentrer)
mais Monsieur HASARD ne voit pas les choses de cette manière.
" He must be there now. We have to go. " (il doit être revenu : nous devons y aller)
et je redis
"I am so tired, Mr HASARD" (mais Mr HASARD, je suis si fatiguée) et il redit
"But we have to go" (mais nous devons y aller)
"I am tired Mr HASARD" (je suis si fatiguée, Monsieur HASARD)

et après une petite pause

"What would you do if you were me ?" (que feriez-vous à ma place ?) "I'd drink my fruit juice" (je boirais mon jus de fruit)
Je bois donc mon cocktail énergétique.

Nouvelle pause, cette fois devant le journal AS-SAFIR : Abbas BEYDOUN est revenu entre temps comme le vérifie Monsieur HASARD. Il faut y aller : Je sors donc de la voiture pour rencontrer le poète, emportant machinalement la fin de mon cocktail de fruits. Je franchis plusieurs postes de garde : on sent une sécurité drastique dans ce lieu d'information. Yeux acajou, cheveux moussus, Abbas m'accueille très chaleureusement ; il m' apprend qu'il doit encore travailler une demie-heure car il a un papier à rendre.

Je conviens donc d'un rendez-vous avec Monsieur HASARD : 10 heures du soir. Assise confortablement dans le bureau, je note quelques mots-clés sur mon cahier pour construire un peu notre entretien. J'ai entre temps prévenu les G. de ma présence au journal et de mon retard prévisible. Abbas demande quelques boissons, ce sera pour moi, du labné, (al iran ?) légèrement salé, et du thé (+ le cocktail de fruits qui est encore sur la table), boissons que je ne finirai jamais, trop dans le plaisir de notre rencontre et de nos échanges.
Liban
Et l'entretien commence, en langue française ; notre tutoiement intervient rapidement. Abbas me remercie tout d'abord de la confiance et de l'honneur que je lui fais, en venant étrangère, le rencontrer pour parler de poésie. Comment lui dire à quel point il me fait plaisir, en me recevant si spontanément ? Il cite plusieurs poètes français Pierre-Jean JOUVE, SUPERVIELLE, ST JOHN-PERSE, ARAGON. Je suis ravie, émue par cette reconnaissance de ma propre culture, de ma propre langue, et, qui plus est, de mes auteurs favoris; je cite timidement SUPERVIELLE " Saisir, saisir le jour, la pomme et la statue, saisir, saisir le cou de la femme couchée, et puis ouvrir les mains, combien d'oiseaux lâchés, qui deviendront le jour, la pomme et la statue . " J'évoque ce qui m'a conduit jusqu'à lui, les Editeurs Lyonnais, le Salon "Lire en Français et en Musique ", mes amis G., la poésie, et plus anciennement encore, mon ami Salah, étudiant à Lyon, il y a cela 20 ans aujourd'hui. Nous évoquons les différentes langues du Liban, la diversité des hommes et de ce que les étudiants étrangers apprennent et apportent à Lyon, aussi. Nous faisons connaissance, parlant de poésie : c'est une belle rencontre. Nous échangeons des textes que nous signons. Les textes d'Abbas, qui parlent d'emprisonnement, m'impressionnent : je suis une bourgeoise dans un pays en paix, qui prend peu de risques sinon celui de mes amitiés internationales et la bataille du cancer -avec la sécurité sociale comme parachute. Bientôt 10 heures du soir, l'heure de retrouver Monsieur HASARD. Je demande à Abbas où je pourrais me laver les mains.

Beyrouth

UN ECHANGE SURREALISTE Et c'est là qu'un événement curieux se produit : la porte que j'avais fermée à clé, refuse de s'ouvrir. Je ris de nouveau de fatigue, de ma journée et des aléas de la providence. Puis je tape à coups redoublés sur la porte pour prévenir de mon enfermement. Derrière la porte, Abbas est là, aussitôt, souriant, me rassurant et m'invitant à la patience ; je tourne la clé dans un sens puis dans l'autre ; alors, parallèlement à nos efforts pour ouvrir cette sacrée porte, commence un dialogue vif et rieur, mélange de français, anglais et arabe, où il est question de " la poésie qui mène à tout, même aux bas-fonds ", et de notre cher Surréalisme. L'incident des toilettes devient un divertissement, et nous nous amusons de cette nouvelle façon de faire connaissance ; mais la porte ne s'ouvre toujours pas et la farce devient longue : on casse bientôt la porte et ce sont les retrouvailles chaleureuses et drôles avec Abbas, devant les gens du journal, goguenards.

village Basbous
Souriants, nous buvons un autre thé pour nous remettre de nos émotions. Je réclame la présence de Monsieur HASARD qui vient partager cette boisson avec nous ; le fils d'Abbas (mêmes yeux, mêmes sourcils) est présent également et me regarde d'un air perplexe, se demandant manifestement qui je suis. Nous parlons du Liban, de la beauté de ce pays, et je sens une certaine réticence de sa part ; alors je pense : " l'exil est-il obligatoire, la distance et puis le retour, pour comprendre et aimer son propre pays ? "

Abbas m'apprend qu'il a deux enfants, un garçon et une fille et que tous deux écrivent de la poésie ; le prénom de son fils signifie " le parfumé " ou " l'odoriférant " ou " le bien-odorant " ou encore " l'aromatique ". Nous partageons ce thé tous les quatre ; Monsieur HASARD reste extrêmement laconique. Le contact tissé entre moi et Abbas est-il rompu ? Nous parlons du salon "Lire en Français et en Musique " ; je leur demande pourquoi ils ne fréquentent pas le salon, avec leur niveau de français, leur érudition et tout ce qu'ils pourraient y apporter. Tous deux restent évasifs ; je les invite alors à venir au salon et nous convenons d'un rendez-vous pour le lendemain, à partir de 16 h 30, au Salon. Avant de le quitter, je lui suggère encore de lire dans le recueil " Les Amis Inconnus, le Forçat Innocent " de Jules SUPERVIELLE, un poème précis Les Amis Inconnus ".

Alors, au moment où la porte de l'ascenseur se referme et contre toute attente, le fils d'Abbas l'ouvre pour me dire un rapide " Pleased to meet you ! " et je pense très fort : " Mieux vaut tard que jamais !".

A mon grand regret, je ne reverrai pas Abbas BEYDOUN, avant mon départ du Liban. (nous communiquons cependant depuis)

De retour à Badarro, Pierre-Louis et Laurence écoutent le récit de mes aventures de la soirée ; je sens Pierre-Louis préoccupé. (A partir de cette date dans mon séjour, mes angoisses sont de plus en plus fortes, c'est une combinaison de grande fatigue physique - je suis là entre deux chimios - de peur existentielle et concrète à la fois, un mélange détonnant qui bloque peu à peu mon appétit, et rend mes déplacements angoissés dans la maison ; suis-je plus sensible, plus perméable au drame du Liban, drame passé-drame présent. Sous cette angoisse profonde, à mon retour à Lyon, je déchire les textes d'Abbas trop lourds à porter. Je m'en veux encore aujourd'hui)

Beyrouth

BEIT ED DINE : Mardi 2 Novembre 1999

Ce matin-là, après avoir déposé les enfants chez leurs amis, nous partons Laurence et moi, comme nous en rêvions depuis longtemps, à la découverte de Beit ed Dine ; Laurence conduit de manière exceptionnelle dans ces avenues où le feu rouge ne fait pas la loi, où la chaussée est pavée de tribulations, et les ronds-points plus qu'improbables.

Avant de traverser la triste ceinture des quartiers sud de la ville de Beyrouth, nous voyons sur les bas-côtés de la route pierres et colonnes tronquées, autant de vestiges archéologiques éparpillés et dédiés au hasard des jardiniers et des récupérateurs de toutes sortes.

Qui prend le chemin de Beit Ed Dine va vers l'émerveillement .

De plus en plus large, la route gravit maintenant la montagne : ce sont les cultures étagées d'oliviers, d'abricotiers, d'amandiers ; les anciennes magnaneries, désertes, Deir el Kamar avec sa fontaine centrale où les citadins viennent puiser l'eau pure et le palais de Fakr ed Dine et ses médaillons de lions à moustaches.

Les maisons en terrasse alternent maintenant avec celles aux tuiles roses, ancien objet de fascination de l'émir, et pour lui souvenirs d'Italie.

Le château Moussa -qui fait penser à l'ouvre du facteur Cheval- et sa tendre naïveté au détour de la vallée. En face, on aperçoit maintenant le palais de Beit Ed Dine, ourlé de beaux jardins, de grands arbres : pins d'Alep, cyprès, cèdres et fraîches frondaisons . Avant la visite de Beit ed Dine, nous faisons une pause au restaurant le Diwan, qui domine la vallée; l'adresse est raffinée, les mezzés particulièrement délicieux, la vue imprenable. J'ai cette fois-ci suffisamment de dollars (sorry, Nadim !) dans mon porte-monnaie. Ouf !

Mais ce palais est immense. Mille arcades et mosaïques le rehaussent de charmants détails : colombes, sangliers, poules, canards, paons, bouquets .Dans les salons du palais, tintinnabulent de précieuses fontaines, ciselées de marbre, surplombées de merveilleux plafonds en cèdre polychrome.

Il y a à Beit Ed Dine un lieu particulier : c'est un petit musée dans une belle salle voûtée, très grande, toute de pierres apparentes. Le visiteur peu averti et qui ne sait déchiffrer la langue arabe, s'interroge : quel est cet enfant aux yeux rieurs et profonds à la fois, puis ce jeune homme svelte et distingué, que l'on voit avec sa femme et son enfant Walid ? Devenu homme, il voyage et rencontre des chefs d'état, Nasser par exemple. Plus loin, ses recueils de poèmes, la cellule où il médite chaque jour. Enfin, dernier détail, (qui m'impressionne particulièrement, à cause de ce que je vis depuis plusieurs mois maintenant) ce sont trois grandes photos en noir et blanc du même homme, âgé cette fois d'une bonne cinquantaine d'années. Sur la première photo, il parle ; sur la seconde photo, il remonte sa montre ; sur la troisième photo, enfin, il la regarde à nouveau : c'est l'heure. Kamal JUMBLATT sera assassiné dans la même journée .

Le musée est émouvant, simple, avec de vrais souvenirs d'homme, une bibliothèque en trois langues, une sobriété immense ; je verse sans bien savoir pourquoi (mystère druze?) mes premières larmes libanaises.

Beyrouth


L'AFFAIRE DU COLLIER (revisited) : Le Mercredi 3 Novembre 1999

Maintenant, je voudrais vous confier une petite anecdote qui n'est pas là pour me mettre en valeur, mais juste parce que cet événement a eu lieu, tout simplement. C'est le destin qui a décidé à ma place. (d'ailleurs, dans une logique européenne et matérialiste, je passerais plutôt pour une " poire ") Khal, mon ami, tu me dis que cet événement seul suffirait pour justifier mon existence ; je pense, quant à moi, que ce peut être une des explications à cette énorme évidence de voyage libanais et à l'attachement terrible qu'il a provoqué en moi envers ce pays et ceux que j'ai eu la chance de rencontrer jusqu'à aujourd'hui.

Nous sommes Mercredi aujourd'hui. Monsieur HASARD vient me chercher à la maison pour m'emmener au Salon ; il semble soucieux. Fidèles à nos habitudes, nous nous serrons la main, et prenons des nouvelles l'un de l'autre. " How are you today, Mr HASARD ? " Or, depuis plusieurs jours déjà, Monsieur HASARD me parle d'hôpital dans son sabir d'anglais; je comprends aujourd'hui que sa petite fille est hospitalisée, qu'il va la chercher demain et qu'il lui faut entre temps trouver une somme importante - environ 2 500 Frs. (Par une curieuse coïncidence, Pierre-Louis et Laurence m'avaient expliqué la veille qu'à l'Université ou dans les journaux, il est possible de trouver les annonces suivantes : " Opération très grave : besoin de telle somme pour telle date etc. " J'y vois une manière de plus de se confier à la providence et de pallier à l'absence de la sécurité sociale pour tous ; l'histoire de Monsieur HASARD ne m'étonne donc pas outre mesure et j'ai confiance en cet homme.)

Mais nous arrivons déjà à " Lire en Français et en Musique "; j'explique à Monsieur HASARD que je n'ai pas cette somme, que je penserai à lui, qu'il y a sûrement un moyen et puis je quitte sa voiture.

Mais deux minutes après, et sans bien savoir pourquoi ni comment, je remonte dans son véhicule : " I know what I can do." (je sais ce que je peux faire) et je lui donne mon collier en or; puis j'écris dans mon grand cahier " I gave this necklace to Mr HASARD, to help, for his children " (je donne ce collier à Monsieur Hasard, pour l'aider, pour son enfant) sur 2 feuilles différentes. J'en donne une à Monsieur HASARD, car je ne veux pas qu'on l'accuse de vol et je garde l'autre. Monsieur HASARD ne sait pas quoi dire ; je lui suggère alors : " Maybe you can bargain it ? " (Peut-être pourrez-vous le négocier facilement ?) Ses yeux brillent intensément et il me dit " Today I cannot drive ! " pour expliquer un trop-plein d'émotion. Il veut peut-être dire non : mais refuse-t-on un signe de la providence ?.

Je lui dis encore " I do this for my children " (je fais cela pour mes enfants) mes filles. Si un jour, mes enfants se trouvaient dans cette situation, ne serais-je pas heureuse et soulagée que quelqu'un les aide ? Et je pars travailler au Salon.

(Depuis mon retour à Lyon, Monsieur HASARD m'a téléphoné pour prendre de mes nouvelles ; il rend parfois visite aux G. et conduit Laurence en taxi, comme ça, pour rien.)

UNIVERSITE ST JOSEPH, UN POETE FRANCAIS : Le Jeudi 4 Novembre 1999

Qui est ce poète français, encensé de tous, qui participe au colloque George SCHEHADE ? C'est M.D. Ce soir-là, le Jeudi 4 Novembre, veille de mon retour en France, je me rends à l'Université St Joseph pour assister à une conférence donnée par le poète. Le décor : un amphi moelleux (l'amphi A) divisé en deux parties ; plus proches de la tribune sont installés les invités d'honneur et, plus éloignés, les autres, étudiants et spectateurs de tout poil.

A la tribune, trois hommes : Monsieur MAJDALANI, Professeur à l'Université St Joseph, M.D., et Chawki ABDELAMIR pour l'UNESCO, nos trois orateurs portant costume et cravate. Commence tout d'abord le Professeur MAJDALANI, avec un éloge au poète auquel il attribue toutes les qualités possibles, qualifiant notamment sa poésie de roturière (un compliment, bien évidemment !) L'hommage, élaboré sur le mode occidental et oriental à la fois, est magnifiquement bien construit mais un peu long (très long en fait). M.D., peu courtois à ses côtés, s'ennuie visiblement sous ses couronnes de laurier. Prend ensuite la parole Chawki ABDELAMIR, sobre et direct, qui encourage notre poète à l'oralité, donc à la lecture de ses propres textes. M.D. élude ce propos par une improvisation flamboyante et géniale dans laquelle il évoque à la fois le Moyen-Orient, les trois langues, la traduction et la fascination pour cette langue arabe qu'il ne connaît pas encore, etc. L'ensemble est drôle, vif, enlevé, et fait rire souvent. Il mêle un peu de provocation à son discours, évoquant le devoir civique de chacun concernant les ordures, et les possibilités de guerre imminente avec une gratuité " à la française " qui me dérange un peu. Puis, son envolée lyrique étant terminée, son voisin Chawki ABDELAMIR le relance sur la lecture de ses propres textes.

Le poète n'est ni modeste, ni fou; il sait bien que le don de l'oralité en Orient est immense. (N'est-ce pas un talent qui nous échappe souvent, à nous Occidentaux, et que nous confions à des gens de métier, des comédiens par exemple ?) M.D. préfère encore donner la parole au public, mais les frontières entre le public et la tribune n'ont pas été abolies et le débat tourne mollement.

Sortant de ma réserve habituelle - et assoiffée de poésie sans doute ?- je lève le doigt et l'appariteur m'apporte un micro. Je prends la parole : Merci à tous trois pour vos " improvisations " que nous avons tous ici écoutées et suivies avec plaisir ; seulement, comme je dois partir maintenant, je serais très déçue de ne pas vous entendre lire vous-même l'un de vos textes, Cher M.D. " Gros remous dans les premiers rangs ; on se retourne, on vérifie qui peut bien brusquer le Maître Poète de cette manière !. Je reprends le micro, et de ma voix la plus enjôleuse : " S'il-vous-plaît, S 'il-vous-plaît . " (reprendre le roi lion, Simba, pur Disney !)

Tout en étant incapable de m'identifier, et pour cause, puisque je ne représente rien, M.D., perplexe, ne veut pas perdre la face en public : il saisit son livre et lit l'un de ses textes, plutôt mal, avec une raideur terrible. Et lorsque l'appariteur me tend le micro, je dis :" Juste un mot, M.D., juste un mot : Merci, Choucran, Thank you so much . "
Saïda
Et je me prépare à quitter la salle, comme je l'avais annoncé ; et c'est alors que M.D. prend son livre et lit un texte splendide avec une émotion merveilleuse. Et nous applaudissons tous, à tout rompre ; et je m'esquive . (A la réflexion, il y avait une caméra dans l'amphi A ; était-ce une chaîne de télévision ? ou le service audiovisuel de l'Université ?)

Le dernier jour, à l'aéroport, je rencontre encore M.D; installé derrière moi, dans l'avion, il m'a reconnue. Je rédige un petit compliment tout à fait sincère sur une carte de visite : " Que c'est beau un grand poète timide devant la lecture de ses propres textes, devant l'oralité ! Merci pour cette fabuleuse conférence ! " Mais lorsque je remets mon message à l'hôtesse de l'air, elle ne le trouve plus à sa place; devant ce petit caprice de la providence, je range tranquillement ma carte de visite.

Un peu plus tard, durant un déplacement dans l'avion, je passe à proximité de notre poète officiel. Lorsque je lui fais mes excuses pour l'avoir brusqué la veille, il me dit que ce n'est rien ; tout en fixant trop longtemps mes cheveux clairsemés par la chimiothérapie, il me demande si je suis professeur ou universitaire et comme je ne suis rien de tout cela, je sens une certaine déception chez lui.

Je lui dis que s'il décide un jour de mener une enquête sur la poésie à Lyon, je pourrais être son guide, avec grand plaisir. Je lui tends le compliment que j'avais préparé et m'esquive. Je reviens quelques minutes plus tard pour lui tendre un poème à remettre à Ghassan TUENI, que je respecte pour mille raisons et avec qui il semble entretenir une relation privilégiée.

Et ce poème dit :

" Qui s'occupe de mes roses ? de mes enfants ?
La fenêtre est ouverte : le ciel plein de questions tremble un peu.
Qu'offrirons-nous à l'aurore aujourd'hui ?
La confiance des feuillages attendant leur saison, nous berce.
Nous marchons doucement, respirant tout bas, pour ne pas brusquer la
Sibylle. Pendant ce temps, dans la cour de l'hôpital, s'agite le crépuscule blessé, triste prophète : c'est le tigre emprisonné de nos rêves.
Et si l'insouciance de cristal nous épuise, notre vie retisse sa ronde - du moment de la naissance à l'aujourd'hui - et nos amis portent leurs mains à nos fronts "

Astrid

M.D. lit le poème et me le rend, avec un sourire gêné, avant de se replonger dans son livre. C'est donc ça le poète "roturier" dont parlait le professeur MAJDALANI, ce poète si proche du peuple ? (Il faut dire pour sa décharge que ce petit poème est affreusement griffonné sur un bout de papier de fortune et qu'il n'a rien à voir avec la littérature de M.D. A ce propos avez-vous lu le recueil GISANTS, chez Gallimard, qui est splendide ?)

Pourvu que nous sachions toujours encourager quelqu'un à venir nous surprendre dans notre bureau, boire trois boissons à la fois, parler, parler, nous proposer quelques lignes de poésie - juste pour l'échange pur - (avant, éventuellement, de rester coincé dans les toilettes !) : c'est ça la vie, la poésie, le hasard des rencontres. Restons souples, restons curieux, restons simples, quelles que soient nos possibilités de succès, d'académisation, d'homologation et de médiatisation.

Et surtout, n'oublions surtout pas qu'avant ou après le poème, la providence est à l'origine de tout, avec oui ou non cette trace sur le papier .


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